Interview d’Eva
Année de recherches autour de l’interopérabilité avec Paul Devautour, Clément Bleu-Pays, Stanca Soare, Jérémy Gispert, Victor Brustet, Manon Galland, Ksénia Khmelnitskaya, Flora Gosset-Erard
http://cahiers.ecole-offshore.org/interoperable/
L’hypothèse de notre séminaire est qu’une proposition artistique peut « opérer » dans la société à condition de s’inscrire ailleurs que dans le champ de l’art. Comment envisages-tu l’inscription de ton travail dans des contextes autres que celui de l’art ?
Avant de rejoindre les discussions à l’école Off-Shore, je n’avais que peu exploré la notion d’interopérabilité de manière concrète. J’avais déjà expérimenté l’occupation de lieux non artistiques, principalement des boutiques vacantes dans le centre-ville de Nancy et ses environs. Mais je pense que l’interopérabilité peut aller beaucoup plus loin que ça. D’ailleurs, au cours du séminaire, certains participants ont suggéré une rupture presque totale avec le milieu de l’art traditionnel. Pour ma part, je préfère aborder cette question en considérant un coefficient d’interopérabilité pour chaque projet. Plus le coefficient d’interopérabilité est haut et plus les projets existent en dehors des lieux conventionnels de l’art.
Dans les faits, je n’ai pas beaucoup de projets plastiques avec un fort coefficient d’interopérabilité. J’ai mon protocole avec les cartes de tarot et mon projet chasse aux trésors. Cependant, je pense qu’on peut parler d’intéropérabilité aussi avec des actions comme celle que j’ai réalisé avec l’artiste Juliette Hippert : Cercle Magique* et celle que j’ai revendiqué à la Biennale de Mulhouse 23. J’ai invité d’autres artistes invités à mener avec moi une action pour la fin de la mise en concurrence permanente entre les artistes qui effritent les relations de solidarité. Si vous voulez le texte est disponible en français et en anglais.
Par rapport à tout cela, j’ai, sans doute, une légère gène par rapport à la définition que nous avons commencer à dessiner de l’interopérabilité au cours de nos rendez-vous et de nos rencontres : l’idée d’un art discret, un art qui ne peut être vu et compris que par des gens qui y sont déjà sensibilisés. Est-ce alors vraiment interopérable ? Personnellement, je veux prendre de la place, occuper l’espace, être vu. Je pense que cela dépends aussi de notre condition de départ, si on est une femme, un homme, cis, valide, racisée, etc. Nous n’avons pas tous accès à la chance d’exposer dans des lieux d’art de la même manière. Je me suis rendue compte que souvent ceux qui arrivait à être le plus interopérable et sans trop de gène étaient des hommes cis, blanc et relativement vieux. C’est le profil qui a le plus facilement accès aux lieux d’art. Ainsi peut-être cette place ne les intéresse plus autant car ils y ont déjà accès plus ou moins facilement.
Enfin, cela m’a conduit à une réflexion élargie sur la forme conventionnelle de l’exposition, particulièrement dans sa représentation traditionnelle. Je me suis questionnée sur le fait que cette forme puisse incarner, d’une certaine manière, une perspective influencée par le regard masculin (mâle gaze). Ainsi, quitter le cadre des expositions peut être perçu comme une manière de s’affranchir du mâle gaze, et de chercher plutôt un « female gaze » dans les arts plastiques et leur présentation.
Le female gaze est un terme qui désigne la représentation féminine dans les œuvres d’art, la littérature et le cinéma, où les femmes sont considérées comme des sujets actifs plutôt que comme des objets passifs. Il s’agit d’un contrepoint au regard masculin (male gaze) traditionnel qui a dominé l’histoire de l’art et la culture populaire. Le terme a été popularisé par la critique féministe Laura Mulvey dans son essai « Visual Pleasure and Narrative Cinema » (1975).
Je crois d’ailleurs avoir trouvé une forme de présentation muséale qui puisse être du female gaze ou un début avec l’exposition Bonne Chance de Elmgreen & Dragset au centre Georges Pompidou Metz, ou avec Niki de Saint Phalle et son projet Hon/Elle.
Comment tes activités hors du monde de l’art restent elles selon toi des propositions artistiques ?
Pour moi, mes activités hors du monde de l’art ne sont pas des activités artistiques. Mon travail de médiatrice ou de chargée des publics par exemple n’est pas pour moi un projet dont je réfléchis le coefficient d’interopérabilité. Je fais le choix non pas de sortir du milieu de l’art comme certains artistes invités ont pu le faire mais de repenser le milieu de l’art de le contourner et pourquoi pas comme Stephen Wright de le renommer parfois. Je pense que cela peut être extrêmement compliqué de partir de rien, de faire un trait sur ce qui se fait actuellement ou se faisait il y a peu.
Trouves-tu nécessaire de rendre compte de tes activités dans les espaces d’exposition ?
Selon quelles modalités partages-tu avec la communauté artistique le travail réalisé dans d’autres contextes ?
Pour moi rendre compte de mes activités dans les espaces d’expositions est un plaisir, peut être pas une nécessité. J’apprécie l’idée de présenter un travail achevé, de le soumettre aux discussions, aux échanges et aux réflexions qu’il suscite. De plus, je constate que les lieux d’exposition sont propices aux rencontres avec des individus issus de milieux non-artistiques, ce qui enrichit les échanges. Créer des moments d’interaction entre artistes, comme cela a été le cas lors de la convention AR, est extrêmement gratifiant. Cependant, je reste attentive à ne pas complexifier davantage la relation entre les artistes et les amateur.rice.s d’art, cherchant plutôt à maintenir un équilibre accessible et accueillant pour tous les acteurs de la communauté artistique.
Quel regard portes-tu sur ce qui s’expose aujourd’hui dans les centres d’art, les galeries et les fondations privées ? Imagines-tu des alternatives à l’exposition ?
Je continue d’aller voir des expositions, mais je ne fais pas voir que ça et je pense que c’est important : des festivals de performances, des lieux plus indépendants, etc. Bien que je garde l’espoir de trouver du plaisir dans une exposition, je suis souvent déçue par ce que j’y trouve. Au fil des années, une certaine lassitude ou désensibilisation s’est installée en moi. Les expositions ne suscitent plus autant d’émerveillement qu’elles le faisaient lorsque je découvrais l’art. Parfois quand même, j’ai de belles surprises, un artiste dans une exposition, ou mieux encore une exposition complète. Les fondations privées cependant j’évite, je trouve ça cher et très souvent on y découvre rien qu’on n’est pas déjà vu dans un musée public.
Pour moi, une alternative serait donc de privilégier les espaces artistiques plus underground, moins connus mais tout aussi riches, ainsi que les moments artistiques plus intimes et spontanés.
Nous parlons inévitablement de l’art tel qu’il est. Qu’attends-tu de l’art tel qu’il pourrait être ? `
L’art, tel qu’il pourrait être, incarne pour moi la possibilité de définir le concept du « female gaze » afin de repenser l’art comme une expérience immersive, plutôt que simplement une contemplation passive. Dans cette vision, l’acte de regarder devient une démarche active, une recherche et une compréhension.
Le concept d’une exposition soulève des questions essentielles. Qu’est-ce que signifie exposer des dessins, des peintures, des gravures sur des murs, sans la possibilité de les toucher, de les déplacer, d’interagir ? Ou encore, présenter des sculptures sur des socles, ou des performances délimitées par un périmètre de sécurité ?
Il y a dans l’exposition (dans le sens des grandes institutions) quelque chose de l’ordre du sacré. Il faut absolument respecter ces œuvres, ce travail. Nous sommes, en tant que spectateur.rice.s posé.e.s dans cette position dont on ne peut pas sortir. Nous ne pouvons que passer voir. Nous ne pouvons qu’admirer un travail déjà fait, respecter le génie de l’artiste, ses idées précurseures.
Si je peux faire un lien avec l’épisode que j’ai écouté et qui m’a donné envie de me renseigné sur le female gaze (Couilles sur la Table, Épisode 57, Female Gaze, ce que vivent les femmes, Binge audio) : on nous place dans une position de scopophilie à notre insu. Nous sommes tellement habitués à ce que l’on nous donne cette position que nous ne la questionnons même plus. Nous errons passif.ve.s devant les œuvres déjà faites, déjà montrées cent fois, déjà reconnues. Nous lisons les cartels, les explications sans s’interroger sur qui les a écrits et ce qu’on a volontairement omis de signaler.
Vous ? Avez-vous déjà ressenti quelque chose au travers des œuvres que vous alliez voir dans les expositions, dans les grandes institutions ? Je veux dire autre chose que du respect pour la vie et le travail de l’artiste ? Avez-vous déjà été profondément touché.e.s, ému.e.s, révulsé.e.s ?






